Ce blog de Bagnolet en Vert- L'Ecologie à Bagnolet est à votre disposition pour vous informer quotidiennement de l'écologie politique et du travail de Pierre MATHON et d'Hélène ZANIER et de leurs amis.
Prendre le temps de revenir sur le procès d’Amer Mushtak Butt, l’agresseur de Chahrazade, pour comprendre.
Voici l’article d’Agathe André qui assistait au procès pour Charlie Hebdo :
« Procès Chahrazade
SALES HISTOIRES DE FAMILLES
Éconduit, il l’immole comme au pays. Marquée à vie et coupable de rien, elle se trimballe une culpabilité qui en dit long : au cœur des assises de Seine-Saint-Denis, la semaine dernière, l’histoire d’un Pakistanais et d’une Marocaine incapables d’échapper à la connerie familiale des traditions. Un procès pétri de tabous, dont on sort franchement mal à l’aise.
«Il fallait qu’elle sente ce que je sentais. Je lui ai dit : tu me brûles le cœur…» Et Roméo a cramé sa Juliette. Ce dimanche 13 novembre 2005, Amer Butt percute Chahrazade en voiture, la poursuit avec un bidon d’essence, le lui verse sur la tête et l’allume. Avant de fuir pour son Pakistan natal.
À l’époque, un ami de la famille se souvient avoir entendu la mère d’Amer espérer qu’avec «toutes les voitures qui brûlaient en banlieue [on est en plein pendant les émeutes] son geste passerait sans doute inaperçu…». (Rappelons-nous ce qu’avait déclaré la sœur de Sohane, elle aussi brûlée vive par un garçon : « ici, ce n’est pas seulement les voitures qu’on brûle, c’est les filles ! ») Dommage : pendant une semaine, à Bobigny, le bidon d’essence est là. Sous scellés. Et Chahrazade a survécu. Sa main atrophiée s’accroche à la barre. Défigurée et dissimulée derrière de longs cheveux noirs, tout chez elle raconte le cauchemar des trois dernières années et le chaos d’une existence : lacer ses chaussures, boutonner un chemisier, agrafer un soutien-gorge, se couper les ongles… Tout ce qui nécessite l’usage de deux mains est devenu un calvaire. Les organes génitaux ne sont pas touchés, insistent les spécialistes, mais cela n’implique pas l’absence de préjudices sexuels…» Amer Butt a réussi son coup. Il la voulait pour lui tout seul. Elle ne pourra plus s’offrir aux autres sans justifier ses cicatrices.
« Ma femme est toujours du même avis que moi. »
«Elle m’appelait mon chouchou !», tente-t-il pour se disculper. Il la demande en mariage, elle consent, puis se ravise. Il devient fou. Et le sale gosse va casser son jouet. Il pique son agenda, surveille son téléphone, lui interdit les vêtements moulants, les cheveux courts et les relations amicales : tout le kit habituel des violences faites aux femmes, de l’emprise à la tentative d’assassinat, en passant par le harcèlement et la persécution… Entre potes, il disait qu’il allait «la violer à trois et la raser», en tous cas «la marquer». Un type en quête d’absolu, qui a raté son acculturation, adoptant les habitudes de son pays d’accueil sans abandonner les vieux réflexes de son pays d’origine.
Élevé jusqu’à 14 ans au Pendjab, une région où tous les mariages sont consanguins et arrangés depuis belle lurette, où l’on balance de l’acide sur les femmes pour un oui pour un non, Amer a naturellement hérité du profil du psychopathe qui se transmet de père en fils. Garçon unique, survalorisé par la mère, choyé par les sœurs et délaissé par le père qui rentrait deux mois par an à la maison, le temps d’engrosser madame et de repartir trimer en Europe, il vit son arrivée en France comme un échec. «Jusqu’à la réunification familiale sous le joug paternel, il n’y avait personne pour me dire : c’est interdit.»
Les copines de Chahrazade lancent un regard noir au père d’Amer : « Sa famille aussi devrait être sur le banc des accusés !» Pourtant, ni la mère, ni les sœurs ne viendront au procès. Inutile, semble-t-il: «Ma femme est toujours du même avis que moi», dira le père ! Pas de femme côté Amer. Pas d’hommes côté Chahrazade: ni père, ni frères — sauf le jour des plaidoiries.
Ce procès, c’est d’abord l’histoire d’un monde où on ne fréquente pas quelqu’un au vu et au su de tous. Où les téléphones portables et les mensonges sont les seules échappatoires à la chape de plomb familiale. Où le mariage est l’unique moyen de légitimer une relation.
« Ma fille est réservée, avait déclaré le père de Chahrazade aux enquêteurs, elle ne fréquentait pas de jeune homme à notre connaissance, elle savait que ça lui était interdit et que, si c’était le cas, c’était pour se marier. » À deux reprises, il refuse la main de sa fille à Amer, mais pour défendre la version officielle on est prêt à toutes les contorsions. À revenir sur ses témoignages comme Rachida, la sœur, qui nie au procès être à l’origine de leur rencontre et avoir elle aussi fréquenté un Pakistanais à l’époque. À exiger le huis clos, en vain, pour éviter la révélation d’éléments privés susceptibles de salir la réputation de toute la fratrie. « Je vous rappelle que nous sommes dans le cadre de deux familles musulmanes. Il n’y a donc eu aucune relation sexuelle… » s’insurge Me Samia Meghouche, avocate de Chahrazade – et accessoirement de l’association Ni putes, Ni soumises – quand l’un des experts psychiatres évoque le passage des jeunes gens dans un hôtel. Chez les musulmans, on ne baise pas avant le mariage ! Nous sommes, en tous cas, priés de le croire. Et ce, malgré « les choses énormes » qui se passaient « dans la voiture »…
Pas de mélanges chez nous
Aussi, dès qu’elle prend la parole, Chahrazade s’excuse encore et toujours auprès de sa famille, de son père, de ses frères. Comme si elle était la cause du déshonneur familial. Comme Amer, elle est le fruit d’une famille rétrograde et moyenâgeuse. La belle-mère raconte : « Je n’arrivais pas à être enceinte, alors, mon mari a voulu prendre une seconde épouse au Maroc. Il m’a promis qu’elle resterait là-bas et me donnerait leur enfant […]. » Le premier étant un fils et la seconde, une fille « bien costaude », il n’a donné que Chahrazade, parce qu’elle « arrivée petite et l’air malade » et qu’il pensait « qu’elle allait mourir ».
Ce procès, c’est l’histoire du racisme ordinaire des familles endogames, où les mères, à défaut d’avoir le pouvoir, jouent les entremetteuses dans l’ombre des cuisines : les deux gamins étaient déjà promis à un cousin et une cousine. Pas de Pakistanais chez les Marocaines, pas de Marocaines chez les Pakistanais.
Et des interdits qui expliquent en partie l’impossibilité pour une jeune fille de rendre à la police quand son ex-petit copain commence à être agressif avec elle, et l’immaturité d’un fils inapte à gérer le rejet d’une femme, persuadé que l’on peut s’arroger le droit de vie ou de mort sur l’objet de son désir.
Le commissaire chargé de retrouver Amer en cavale au Pakistan raconte l’indifférence, voire la bienveillance, des autorités locales à l’égard du geste d’Amer : « Juste avant de prendre la passerelle, les policiers pakistanais lui ont dit « vous êtes sûr de vouloir partir ? Vous n’avez pas l’air de savoir comment on juge ça là-bas ? »
Avec vingt ans de réclusion criminelle.
AGATHE ANDRÉ »

Photos : manifestation au Pakistan contre les crimes d'honneur et femme pakistanaise rescapée des crimes d'honneur