Ce blog de Bagnolet en Vert- L'Ecologie à Bagnolet est à votre disposition pour vous informer quotidiennement de l'écologie politique et du travail de Pierre MATHON et d'Hélène ZANIER et de leurs amis.

Pour information et contribution au débat sur les Jeux Olympiques en particulier ceux de 2008 à Pékin, voici l’édito de Philippe Val dans Charlie Hebdo du mercredi 2 avril 2008
Le CIO, combien ça coûte ?
Il y a des gens qu’on aimerait mieux connaître. Ils excitent notre curiosité, mais ils sont tellement loin de nous, inaccessibles, comme sur une autre planète. Pourtant, avec de la patience, et si c’est le but d’une vie, on peut finir par approcher le pape, par exemple. Moi, ce que j’aimerais, c’est bien connaître les membres du Comité international olympique, le CIO. Légendaire, ce Vatican du sport, cette cité interdite de la morale, ce Kremlin du bien universel, cette Mecque de l’éthique transnationale.
L’ancien président, devenu président d’honneur à vie, Juan Antonio Samaranch, est un type formidable. Passé maître dans l’art de réussir le fameux cocktail qu’on appelle l’esprit olympique, il ne s’embarrasse pas de mille composants : une bonne louche de franquisme bien épais, sur lequel il plante l’ombrelle de l’idéal sportif. Il faut dire qu’il connaît son affaire. Membre de l’Opus Dei, il a fait toute sa carrière politique sous la dictature de Franco, dont il a été successivement ministre et représentant diplomatique. Il était donc taillé pour la fonction, et l’on comprend qu’il soit encore aujourd’hui la garantie morale suprême du CIO.
Oublions cinq minutes toutes ces histoires de compétitions sportives et réfléchissons à ce qu’est réellement le CIO : la plus grosse agence d’affaires du monde. Ses décisions impliquent des mouvements de capitaux faramineux, des constructions d’autoroutes, de stades, d’aéroports, de chemins de fer, de gymnases. On équipe des polices. On rase des quartiers. On met autre chose à la place. On négocie des droits de retransmission avec tous les médias du monde entier. On déclenche la mise en place d’un merchandising planétaire. Le CIO est propriétaire de la marque « Jeux Olympiques » et de tous les symboles qui s’y attachent. Il enjambe tous les obstacles ethniques, religieux, politiques, militaires, humanitaires, géographiques avec pour seul passeport cette trouvaille géniale : l’universalité de l’esprit de compétition. Les droits de l’Homme, les religions, les États, le Vatican, l’ONU et la Banque mondiale sont des petits enfants à côté du CIO.
Il faut tirer son chapeau devant le génie de la simplicité de l’idée, qui tient en quelques lignes bibliques, et d’une drôlerie à mourir, pour peu qu’on les lise avec un minimum de recul :
« le CIO est une organisation non gouvernementale, à but non lucratif ( ! ! !). [Les points d’exclamation entre parenthèses sont de moi.] C’est aussi l’organe créateur et l’autorité suprême du Mouvement olympique. Il détient tous les droits concernant le symbole, le drapeau, la devise, l’hymne et les Jeux Olympiques. Sa responsabilité principale réside dans la supervision et l’organisation des Jeux Olympiques d’été et d’hiver. »
Et voilà.
C’est génial, non ? Comment, avec la vitrine la plus transparent du monde, constituer l’entreprise la plus opaque du monde, en contournant élégamment la légalité des appels d’offres et autres détails vulgaires en regard de la beauté de l’idéal sportif. Pour Pékin, le budget avoué est de quarante milliards de dollars. Sil l’on ajoute à cela tout ce qui est induit par la manifestation, on ne doit pas arriver bien loin de la moitié du PIB d’un pays comme la Grèce.
Et tout cela comme s’il s’agissait d’apporter une boîte de pansements au Zimbabwe. Qui aurait l’idée de venir contester l’honnêteté comptable de braves gens qui fournissent des pansements aux Zimbabwéens ?
Quel manque de curiosité ! On voudrait, par exemple, connaître le train de vie d’un membre du collège exécutif du CIO avant et après qu’il ait été coopté, puis pendant l’exercice de ses fonctions, puis après. Et l’état de son patrimoine avant et après. Mais cela serait-il conforme à l’esprit olympique ? Cette petite bande de notables, souvent des hobereaux –Samaranch est marquis, l’actuel président, Jacques Rogge, est comte … -, mène une vie tout à fait intéressante.
Ils voyagent à l’œil dans le monde entier, et sont reçus, avec l’argent des États, avec l’argent des peuples, donc mieux que des chefs d’États ou des monarques. Les gouvernements de toute la planète se plient à leurs quatre volontés dans l’espoir qu’un jour ils daigneront organiser les Jeux olympiques chez eux. Ils ont droit à tout ce qu’on peut imaginer qui peut faire plaisir à des messieurs de leur âge et de leur condition. Pour eux, le monde n’est qu’une munificente réception. Leurs caprices sont devancés. Leurs désirs sont devinés. Leur volonté est faite. C’est l’Olympe qui se déplace, avec Jupiter et sa bande de dieux jouisseurs et susceptibles.
Quand ils ont été voir si Pékin était mieux que Vezoul, le gouvernement chinois avait organisé une petite fête sur le trajet de l’aéroport au centre de la ville. De chaque côté de la route, tous les enfants des écoles, tous dans le même uniforme, faisaient de la gymnastique, afin de démontrer l’excellence de l’esprit sportif chinois. Ces messieurs ont trouvé ça tout à fait normal et se sont bien gardés de vérifier si la scène était quotidienne ou exceptionnelle. Après les villages Potemkine, les sportifs Potemkine … Le CIO, c’est la survivance du droit féodal agrandi à la planète entière au bénéfice d’un aréopage de gros malins qui assouvissent à l’œil leur désir de vivre comme des dieux dans un monde d’hommes.
Vous pensez bien que le Tibet, ils s’en tamponnent comme de leur première paire de tongs. Ils ont choisi la Chine, non pas en dépit des droits de l’Homme, mais précisément parce que c’est une nation exemplaire où les entrepreneurs ne sont pas découragés par des archaïsmes comme les droits de l’Homme, le salarie minimum, la Sécurité sociale, la liberté de l’information et les fantasmes des écologistes. C’est l’essor industriel de la Chine qui a déterminé un CIO fasciné par la compétition, et non son essor démocratique. D’ailleurs, la compétition démocratique ne les a jamais vraiment fascinés.
On voudrait bien savoir d’ailleurs, plus précisément, quelle est la somme que le gouvernement chinois a dépensée pour mériter les Jeux Olympiques. Mais on ne le saura jamais. Le contrôle fiscal n’est pas une discipline olympique.
Sans la protection de la Chine, qui achète son pétrole, le Soudan ne pourrait pas massacrer impunément ses populations, notamment au Darfour. Sa qualité de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU empêchera toujours les sanctions efficaces contre l’Iran. La Chine soutient tout ce qui peut affaiblir les États de droit. Elle s’oppose à toute ingérence dans les affaires intérieures des dictatures les plus meurtrières, comme la Corée du Nord ou la Birmanie.
Aujourd’hui, l’opinion internationale s’émeut de la situation des Tibétains. On oublie le reste. Pour que les Jeux olympiques se déroulent sans faute de goût, le gouvernement chinois fait également régner la terreur chez les opposants, arrête à tour de bras les militants des droits de l’Homme et multiplie les exécutions capitales. Il ne s’agit pas des méchants Chinois contre les gentils Tibétains, mais du pouvoir chinois contre son propre peuple.
L’actuel président du CIO, monsieur le comte Jacques Rogge, vient de rendre hommage au gouvernement chinois pour les progrès accomplis grâce à la préparation des Jeux : « Il y a des avancées en Chine, et c’est grâce à l’arrivée prochaine des Jeux dans ce pays. La mise en place, au début de l’année, d’une loi sur la liberté de la presse est appliquée […]. En soixante ans le pays a fait des progrès immenses, bien plus vite que certains pays qui se targuent d’être démocratiques. » On appréciera tout le mépris pour les États de droit contenu dans le « qui se targuent ». J’imagine que Rogge se targue d’avoir la classe … Et le comte conclut par cet hymne au droit et à la liberté : les athlètes devront « respecter la charte olympique qui leur défend de manifester dans les enceintes olympiques. Sinon, ils s’exposent à des sanctions ». Heureusement qu’il reste la Chine et le CIO pour conserver intactes les valeurs éternelles de soumission et de la discipline.
A ce niveau de foutage de gueule, le dialogue devient difficile. Quel progrès, en vérité ! Non seulement la presse chinoise est muselée, mais la censure s’exporte. En Grèce, Robert Ménard, de Reporters sans frontières, a été arrêté pour avoir déployé une banderole ! Dimanche 30 mars 2008, la police grecque a arrêté et fouillé des centaines de personnes pour vérifier qu’elles n’avaient pas de banderoles faisant allusion aux droits de l’Homme ! Depuis quand, dans un État membre de l’Union européenne, se fait-on arrêter pour possession d’une banderole mentionnant les droits de l’Homme ? Depuis que le CIO a décidé, pour des raisons obscures, mais peuvent sans doute se chiffrer, que Pékin était la ville idéale pour les prochains Jeux olympiques.
Il faut rendre hommage aux athlètes qui, dans l’Équipe et à la télé, ont exprimé leur doute sur l’opportunité des JO à Pékin, et leur opposition au régime chinois. Quand on connaît les pressions qui pèsent sur eux, et les sacrifices qu’ils font pour participer à la compétition, on applaudit l’exploit.